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Si l’on fondait une cité d’Antin en plein milieu des montagnes Rocheuses, à travers els torrents, les pampas et les forêts vierges, m’est avis que les habitants de ce charmant séjour, quand ils voudraient faire un tour de promenade aux environs, auraient soin de se munir de gardes-du-corps plus ou moins dignes de confiance, tels que riffles, revolvers, yatagans et couteaux de poche, précaution indispensable contre certaines rencontres fâcheuses de constrictors, panthères, Peaux-rouges, etc. Pour ma part cependant, j’aimerais mieux m’exposer à fumer mon cigare dans le Bois de Boulogne d’une cité pareille, que de hasarder désormais un seul pas en dehors des fortifications parisiennes.
Si vous tenez à savoir pourquoi, je vais vous le dire en quelques dizaines de lignes, vraies comme de l’histoire et poignantes comme un roman.
De tous els environs de Paris, il en est peu d’aussi franchement campagnards,  d’aussi heureusement disposés que le petit village de X…, près de Versailles.
Vous avez là des bois adorables qui bordent la route pendant deux ou trois lieues et s’en vont entourer Versailles d’une double ceinture verte.
Si j’étais riche, c’est là que je voudrais habiter. En attendant, je vais chercher tous els dimanches, - comme un bon bourgeois que je suis, - un peu de fraîcheur et de repos sur l’herbe.
Aux portes de X…, on trouve un restaurant de bon aloi, avec des jardins, des kiosques, des garçons très polis et de la nourriture présentable.
Le soir on illumine tout ça, - pas les garçons, bien entendu, - et la jeunesse du pays vient se trémousser aux sons d’un orchestre excellent pour la circonstance.
Rien de plus charmant que ce petit Mabille, dont on voit scintiller les lampes de couleur à travers les découpure des arbres assombris. Il y règne une cordialité, un entrain qui réjouissent ; - la villageoise y côtoie la femme légère venue de Versailles ; - les honnêtes gens se rendent là comme au Concert-Musard de la localité. Tout le monde s’y connaît, et vous diriez une petite fête de famille.
Eh bien, c’est dans cet Elysée, dans cet Eldorado, etc., etc., que dimanche dernier, à neuf heures du soir, je me suis vu assaillir par une bande de cannibales auxquels je n’ai pu échapper que grâce à la valeur et à l’agilité de mes chères jambes.
Animé par les violons, excité par la vue de toutes ces robes d’indienne frétillantes Dieu sait comme, encourage enfin par l’allure cordiale et sans façon que tout cela respirait, je veux me laisser aller aux chances d’une contredanse. J’invite une bonne grosse fille des champs, cousine-germaine de la tour Malakoff ; Malheureusement, j’ai la mauvaise chance d’avoir mon lorgnon sur l’œil en faisant mon invitation. La maritorne croit que je me moque d’elle et commence à me vider sur la tête tout un bocal d’injures et d’avanies. Je me rebiffe. Paraît un solide gaillard, - quelque hercule forain à coup sûr, - qui me propose de faire un tour de jardin. J’accepte avec empressement, heureux de me soustraire aux compliments de la Dulcinée ; et, arrivé derrière une charmille, mon bonhomme retrousse ses manches et tombe devant moi, la jambe tendue, les poings en arrêt, - comme un vrai lutteur de profession. Cette pantomime significative m’éclaire légèrement sur les intentions de mon promeneur. Je veux le prendre par la douceur et le raisonnement. Il me prend par les épaules et me dit entre les deux yeux, avec un sourire de trente-deux dents larges comme des dominos :
-    J’suis pas fâché tout d’même d’manger un peu du Parisien.
J’appelle à l’aide ; les gens de l’endroit, accourus à mes cris, font cercle autour de nous et s’établissent juges du tournoi. Ce n’était point là mon affaire. Avant tout, je tenais à ne point me battre. Ces messieurs y tenaient beaucoup, au contraire. Mes réclamations sont couvertes de huées : « Faut qu’y s’batte, le Parisien ! – Se battra ! se battra pas ! ».
Pour mon malheur, j’avais avec moi une jeune personne, nommées Scolastique, qui faisait à mes côtés une assez piètre contenance. – Scolastique est la compagne habituelle de mes excursions à travers champs ; elle est en châtaignier, grosse comme mon bras, et impose assez généralement du respect. Au premier coup de poing que m’assène mon adversaire, je lève Scolastique dans un mouvement de rage. – Ce malheureux geste était à peine esquissé, que tous els spectateurs veulent me courir sus à bras raccourcis. Alors, sans hésiter davantage, je prends mon élan à travers les massifs, les fourrés, les plates-bandes,  - préférant la fuite à un trépas glorieux. – J’en ai été quitte, ou à peu près, pour une dent de moins et quelques noirs sur la joue. – Je me suis juré de ne jamais plus retourner à la campagne aux environs de Paris.
Ce n’est pas, du reste, seulement à X… que peuvent arriver pareilles mésaventures ; - dans toute la banlieue de Paris, on a pour le Parisien une haine implacable.
Les vieilles femmes que vous rencontrerez dans les chemins de traverse, la tête branlante et le dos courbé, vous regarderont du mauvais œil et vous appelleront vauriens.
Les jeunes gars, - jaloux de vous voir mieux vêtus, plus légers, plus adroits, - vous chercheront querelle et se mettront à dix pour vous assommer.
Les filles, - presque toutes laides et idiotes, - croiront vous mettre au désespoir en vous refusant de danser avec vous, - les unes pas antipathie naturelle, - les autres dans la crainte de ne jamais plus trouver de danseurs parmi les garçons du pays.
Les restaurateurs, les aubergistes, etc., etc., chercheront à vous écorcher doublement en votre qualité de Parisien. Il n’est pas jusqu’aux chiens qui ne soient prêts à manifester leurs mauvaises intentions à l’égard de vos pantalons et de vos mollets.
J’ignore d’où viennent ces haines si violentes et si profondément enracinées ; - mais, quoi qu’il en soit, je dénonce la banlieue de Paris comme infestée de cannibales de la pire espèce, et je demande qu’on leur envoie des missionnaires, comme cela se fait pour les Hottentots et pour tous les charmants anthropophages de la Nouvelle-Zélande.


                                            Alphonse Daudet (dans « Etudes et Paysages »)
                                            Paru le 23 juillet 1859 dans Paris-Journal sous la signature « Piccolo »


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